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Entretien No. 1 : Ma philosophie, mon expérience

Ou "Ce que je sais après avoir enseigné l’anglais pendant 30 ans !"

Traduit de l’américain par Laetitia Rebord et Marianne Raynaud

Laura Lerner : Marianne, vous êtes professeur d’anglais, mais vous dites souvent que vous "n’enseignez pas l’anglais". Que voulez-vous dire exactement par là ?

Marianne Raynaud : En fait, je veux dire que je n’enseigne pas l’anglais comme matière. Je n’enseigne pas la linguistique, la littérature, ni même la civilisation d’ailleurs. J’apprends aux étudiants "comment parler anglais". Il est difficile d’acquérir des compétences linguistiques dans n’importe quelle langue, plus difficile encore que d’apprendre à lire et à écrire. C’est pourquoi je précise clairement dès le début que l’objectif de mon cours est de rendre mes étudiants opérationnels en "anglais parlé".

Laura Lerner : Qu’est-ce qui rend votre cours différent d’un cours d’anglais classique ?

Marianne Raynaud : Il est différent car le rôle de l’enseignant n’est pas le même. Je peux faire la comparaison avec le sport. Par exemple, si j’étais professeur de natation dans une école avec 12 à 20 étudiants, je pourrais naturellement commencer par faire moi-même quelques brasses dans l’eau pour montrer aux étudiants ce que je leur demande. Mais je ne passerais jamais une demi-heure à faire des longueurs pendant qu’ils observent passivement sur le côté de la piscine ! Peu importe l’âge qu’ils ont, ils s’agiteraient et deviendraient turbulents, et mon cours serait inutile. Au lieu de cela, je leur dirais vite de commencer à faire certains exercices dans l’eau par paires. Je les encouragerais à essayer eux-mêmes ces exercices en utilisant certaines techniques pour gagner en assurance. Et je varierais les exercices et les techniques aussi souvent que possible.

Laura Lerner : Vous voulez dire que les étudiants doivent participer activement dès le début !

Marianne Raynaud : Tout à fait. Je crois que les étudiants peuvent s’enseigner mutuellement ou au moins comprendre les principes d’un sport ou d’une langue étrangère en s’entraînant avec un partenaire, mais, bien sûr, tout cela sous les conseils d’un professeur. La mission de l’enseignant est de s’assurer que chaque étudiant parle le plus possible pendant une leçon. Mon objectif est toujours d’atteindre un temps de parole individuel de 75 % de l’heure à savoir 45 minutes par heure.

"IST" ou "temps de parole individuel"

Laura Lerner : Mais le professeur doit expliquer beaucoup de choses, donner des exemples et poser des questions pour voir si les étudiants ont compris, n’est-ce pas ?

Marianne Raynaud : Oui, mais je pense que les professeurs ne se rendent pas compte qu’ils monopolisent le temps de parole, et que les étudiants n’ont simplement pas assez de temps pour parler. J’appelle cela "TPI" pour « temps de parole individuel » que je considère comme essentiel. C’est pour cette raison que les étudiants devraient rapidement mettre en pratique ce qu’ils ont appris. Si on leur dit avec précision ce qu’il faut faire et si les instructions sont claires et logiques, ils n’auront pas de problèmes particuliers. Ils n’ont pas besoin d’être tout le temps "dirigés" ou "surveillés". Ils n’ont même pas besoin d’être en petit effectif. Ce qu’il leur faut, par contre, ce sont des activités qui les motiveront vraiment à apprendre un sport ou, dans notre cas, une langue étrangère.

Apprendre une langue étrangère, c’est comme apprendre à nager

Laura Lerner : Mais, par exemple, si certains d’entre eux ne pouvaient pas nager, abandonnés à eux-mêmes, ils risqueraient de se noyer ! À quel moment interviendriez-vous ?

Marianne Raynaud : (rires) Naturellement, je viendrais immédiatement au secours de n’importe quel étudiant si nécessaire ! En fait, je ne leur
demanderais jamais de faire quelque chose qu’ils ne seraient pas capables de faire. Le plus important est d’éviter dès le début toute forme de crainte, d’inhibition ou même d’hésitation. Apprendre une langue étrangère est très similaire à la manière d’apprendre à nager. Certains étudiants connaissent de si mauvais débuts que l’anglais finit par leur faire peur, exactement comme d’autres ont fini par avoir peur de l’eau et cette crainte ne semble jamais partir.

Laura Lerner : Alors comment abordez-vous l’enseignement ?

Marianne Raynaud : Imaginons encore que je sois professeur de natation. Mes élèves commenceraient à l’extrémité peu profonde de la piscine. Je les entraînerais par étapes : d’abord avec une bouée ou une planche de surf, puis avec un camarade à leur côté dans un bassin peu profond. C’est seulement quand ils se sentiront assez confiants que je les ferais nager dans la partie profonde ou sur toute la longueur de la piscine. Je ne serais pas sur eux ??? à les forcer à entrer dans le bassin profond devant tout le monde. C’est pareil pour l’enseignement des langues.

Laura Lerner : Mais, ça tombe sous le sens, n’est-ce pas ?

Les étudiants veulent s’exprimer

Marianne Raynaud : Pour moi, c’est la manière la plus censée d’aborder l’enseignement de l’anglais. Et laissez-moi ajouter que je ne parle pas seulement pour les débutants. Tous les étudiants, même à un niveau intermédiaire ou avancé, veulent et ont besoin de sortir de la position passive d’auditeur. Ils veulent s’exprimer. Ils veulent interagir. Ils ne veulent pas simplement être assis à écouter. L’une des raisons principales est tout simplement que de rester passif est extrêmement frustrant. Notre mission en tant que professeurs de langue est de motiver et stimuler nos étudiants jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’ils peuvent le faire ! Ils peuvent parler une langue étrangère ! Nous les enseignants n’avons pas besoin de pratiquer « notre » anglais. Nous sommes des professeurs d’anglais. Nous savons déjà le faire, mais nos étudiants ont besoin de nombreuses heures de pratique.

Laura Lerner : Ce que vous êtes en train de dire, c’est que dans le système d’enseignement traditionnel, les professeurs "parlent" trop au lieu de laisser les étudiants s’entraîner eux-mêmes.

Il faut sortir du rituel de "Question-Réponse"

Marianne Raynaud : Oui, et l’apprentissage doit être agréable. Pour en revenir à la métaphore sur la natation, le professeur devrait laisser ses étudiants se familiariser eux-mêmes peu à peu avec l’eau mais toujours avec un partenaire. L’étudiant gagnera, petit à petit, de l’assurance et de l’autonomie. Nous devons sortir du rituel de "question-réponse", dans lequel le professeur pose les questions et les étudiants doivent lever la main et répondre individuellement lorsqu’on les interroge.

Laura Lerner : C’est ce qu’on nous apprend généralement : faire lire un texte aux étudiants, à voix haute ou en silence, puis leur poser des questions.

Marianne Raynaud : Si vous analysez ce qui se passe vraiment dans une telle situation, vous vous rendrez vite compte que cela met une pression énorme sur les étudiants, une pression comparable à celle que l’on ressent lorsqu’on vous demande de sauter dans la piscine du côté profond, alors que vous n’êtes pas même sûr de pouvoir respirer sous l’eau ! J’ai souvent entendu des étudiants parler de leurs expériences de cours d’anglais au lycée et à quel point ils se sentaient embarrassés, incompétents ou tout simplement ennuyés. C’étaient des étudiants intelligents, qui connaissaient les bases de l’anglais sans l’avoir jamais vraiment parlé. Ils étaient très bons en maths, mais ils n’osaient jamais lever la main en cours d’anglais ou ils s’asseyaient au fond de la classe en espérant ne jamais être interrogés. Aujourd’hui encore, au XXIe siècle, au lycée comme à l’université, on demande aux étudiants de répondre à des questions devant toute la classe. Je veux dire qu’on les bombarde de questions, alors qu’ils n’ont toujours pas acquis les outils linguistiques nécessaires à la communication. Il ne faut pas s’étonner s’ils ont l’air muets ou timides et peu disposés à se jeter à l’eau et parler !

Laura Lerner : Je vois ce que vous voulez dire. La technique traditionnelle de "question-réponse" met trop de pression aux étudiants.

Une situation "embarrassante"

Marianne Raynaud : J’ai le sentiment qu’on demande immédiatement à l’étudiant moyen en langue, qui a fait quatre années d’étude ou plus et qui ne parle toujours pas très bien l’anglais, de faire ce qui est le plus difficile pour lui, c’est-à-dire. répondre spontanément à une question posée de but en blanc par le professeur. Quand l’étudiant ne peut pas répondre correctement, le professeur prend le relais et monopolise la conversation pour lui expliquer, et aussi aux autres, ce qu’il aurait dû répondre. Pouvez-vous imaginer qu’un étudiant soit en train de se noyer et que le professeur le remonte hors de l’eau et lui dise toutes les choses qu’il n’a pas bien faites ? Le professeur de natation culpabilisera probablement un peu, alors pourquoi un professeur d’anglais ne devrait-il pas également se sentir légèrement coupable dans la même situation. Je suis certaine que la plupart, voire tous mes étudiants, ont ressenti de nombreuses fois ce genre de situation "embarrassante" en cours de langue.

La méthode RMT pour obtenir une vraie production orale

Laura Lerner : Dans ce cas, que recommandez-vous au professeur de faire à la place ?

Marianne Raynaud : Je pense que l’apprentissage doit être progressif, systématique et centré sur un objectif. Je reconnais que le rôle du professeur est essentiel. Je suis absolument contre l’utilisation unique des machines pour jouer le rôle de l’enseignant . Mais il existe certaines techniques, qui ont toujours été valables dans le passé, que l’on semble négliger de nos jours.

Laura Lerner : À quelles techniques particulières d’enseignement faites-vous référence ?

Marianne Raynaud : C’est ce que j’appelle la méthode RMT, autrement dit "Répétition", "Mémorisation" et "Traduction".

Une comparaison avec le tennis

Laura Lerner : Mais certains affirment, qu’à l’heure d’Internet, la méthode "Répétition" et "Mémorisation" est aujourd’hui très démodée. C’est faux ?

Marianne Raynaud : Oui, tout à fait faux. Il faut savoir que je suis intéressée par le résultat, autrement dit le degré de compétence que l’étudiant peut atteindre. Je compte beaucoup sur les technologies de l’information. Je fais travailler mes étudiants sur Internet ou sur DVD. Je pense que les laboratoires de langues sont presque indispensables ; mais je pense que nous devrions jamais négliger la phase d’« acquisition ». Le multimédia est peut-être "plus ludique" et certainement plus divertissant, mais la phase d’apprentissage doit être suffisante pour mener à une vraie production orale. Je souhaite faire un autre parallèle avec un autre de mes sports préférés : le tennis. J’ai eu, un jour, l’occasion de voir de près le champion américain John McEnroe lors d’un entraînement, juste avant un match de la coupe Davis, ici en France. Lui et son entraîneur n’ont pas commencé par frapper la balle de toute leur force.Non, McEnroe a d’abord fait, plusieurs fois, de très lents mouvements de son bras quasiment comme un débutant. Il a ensuite enchaîné par des séries de frappes sur un même point du court. Et il a fini par jouer quelques points.

Laura Lerner : Et ça vous fait penser à un cours d’anglais ?

Marianne Raynaud : Je crois vraiment que, même au plus haut niveau intermédiaire, il faut beaucoup pratiquer, et il est préférable de le faire dans un laboratoire de langues. C’est le seul moyen d’acquérir une prononciation authentique. L’étape suivante est la mémorisation. Les enseignants n’osent pas demander aux étudiants d’apprendre quelque chose par cœur, même un dialogue ou un poème. Il est étonnant de voir à quel point les jeunes mémorisent bien, mais il faut commencer par de courts morceaux. Apprendre quelque chose par cœur peut être assimilé à frapper la balle au tennis encore et encore, de la même façon et au même endroit. Vous le faites pour que votre corps puisse "mémoriser" le geste et l’exécuter parfaitement le moment venu, lors d’un match de tennis ou lors d’une intervention orale en situation et en temps réel.

Traduction linéaire

Laura Lerner : Vous avez parlé des techniques de "RMT". "R " pour répétition, "M" pour mémorisation. Que signifie le "T " ?

Marianne Raynaud : Le "T" veut dire "traduction ", et je parle de traduction linéaire d’une langue maternelle vers une langue cible. Aujourd’hui, beaucoup d’enseignants pensent qu’il faut enseigner entièrement dans la langue cible. Je ne suis pas d’accord. Je crois que les étudiants (au moins ceux de plus de 13 ou 14 ans) doivent connaître la signification dans leur propre langue de chacun des termes qu’ils emploient. Par ailleurs, la traduction est semblable à une tentative de correction d’un mauvais mouvement au tennis ». Si vous frappez mal la balle, vous devez changer votre vieille manière de frapper en un mouvement correct. Vous devez vous obliger à faire quelque chose qui peut d’abord vous paraître peu naturel. C’est pourquoi j’utilise souvent des exercices avec leur traduction en anglais. Beaucoup d’étudiants ont acquis, au fil des ans, de très étranges façons de s’exprimer en anglais. Ces expressions bizarres et incorrectes sont des traductions directes, mot à mot, de termes venant de leur langue maternelle. Leurs cerveaux "ont assimilé" ces mauvaises traductions, car les étudiants n’ont jamais été invités à s’exercer avec les bonnes traductions. Si vous essayez de parler une langue étrangère mais que vous n’avez pas assez de structures correctes à votre disposition, vous transposerez naturellement des phrases de votre langue maternelle. C’est pourquoi, nous, professeurs, devons aider les étudiants à se débarrasser de leur mauvaise habitude à produire de l’anglais basé sur la grammaire et le vocabulaire de leur langue maternelle. Le meilleur moyen de corriger ces erreurs que j’ai trouvé est de passer par la traduction. En d’autres termes, vous devez obliger les étudiants à connaître les équivalences correctes entre leur langue maternelle et la langue qu’ils étudient. Ils doivent apprendre à produire un anglais qui peut être facilement compris et dont la grammaire et le vocabulaire sont acceptables. Et je peux vous assurer que cela demande beaucoup de travail ! C’est loin d’être facile, mais c’est possible.

Un professeur d’anglais est comme un entraîneur de tennis à la Nick Bollettieri

Laura Lerner : Donc, pour vous, être professeur d’anglais, c’est comme être entraîneur de tennis, c’est cela ?

Marianne Raynaud : Oui, en quelque sorte. En fait, en cours, vous êtes à la fois professeur, entraîneur, et même meneur de jeu à la manière des "cheerleaders" aux Etats Unis. Mais quand je dis entraîneur de tennis, je fais référence au style de "coaching" de Nick Bollettieri plutôt qu’à la manière traditionnelle d’enseigner le tennis.

Laura Lerner : Pouvez-vous être plus précise ?

Marianne Raynaud : Je veux dire qu’avec une approche traditionnelle, l’entraîneur de tennis joue contre une personne à la fois seulement, pendant que les autres observent ou attendent leur tour pour frapper la balle. S’il y a 6 étudiants dans le groupe, chacun "jouera" seulement pendant 10 minutes voire certainement moins longtemps, puisque l’instructeur interrompra le cours pour expliquer ou montrer les façons d’améliorer certains gestes. De plus, tout le monde ramassera les balles à certains intervalles, ce qui réduit encore le temps d’apprentissage réel.

Laura Lerner : Et votre "coach" de tennis, Nick Bollettieri, quelle idée brillante a-t-il eu ?

Marianne Raynaud : Nick Bollettieri a révolutionné l’enseignement du tennis avec une idée fort simple. L’instructeur, au lieu de faire des échanges avec un élève à la fois, restait près du filet avec un grand panier de balles et frappait balle après balle vers les élèves à une vitesse très rapide. Les élèves à tour de rôle frappaient une balle, puis se déplaçaient en arrière et se mettaient en position pour la balle suivante. La cadence devenait si rapide que même avec 5 ou 6 joueurs à la fois ils étaient tous essoufflés. Ils frappaient, et courraient en arrière, se mettaient en position pour recevoir la balle, tous pratiquement en même temps. Il n’y avait pas de temps perdu parce que l’entraîneur "ne jouait pas". Il mettait simplement la balle en jeu. Il plaçait la balle au bon endroit très, très vite. C’est ainsi que Agassi, Sampras, Seles et Sharapova et d’innombrables autres joueurs ont appris à devenir des champions.

Laura Lerner: Et vous voulez transposer cette idée dans l’enseignement de l’anglais?

Marianne Raynaud : Exactement.

Une méthode efficace dans une situation institutionnelle

Laura Lerner : Mais vous avez toujours la possibilité de jouer avec un entraîneur privé et donc de bénéficier d’une heure complète de pratique. Vous jouerez environs 50% du temps, puisque vous renvoierez la balle à l’instructeur ou au moins vous tenterez de la renvoyer !

Marianne Raynaud : OK, mais alors vous devez être en mesure de payer le prix ! Les cours particuliers sont évidemment la meilleure solution dans la plupart des cas, mais ils coûtent très cher et s’adressent donc seulement à ceux qui peuvent se le permettre. En ce qui concerne les langues étrangères, M. Berlitz, grâce à son système de cours particuliers, a été un modèle pendant une cinquantaine d’années. Mais je parle de l’enseignement en institution, gratuit ou du moins peu coûteux. Je parle d’une méthode d’enseignement efficace à utiliser au sein d’un établissement et non dans une école de langue privée.

Laura Lerner : Enseigner une langue étrangère à de nombreuses personnes plus rapidement.

Marianne Raynaud : Oui, exactement. C’est tellement évident, tellement simple à comprendre. Au tennis, plus vous frappez la balle, mieux vous jouez. Il en va de même pour l’apprentissage de l’anglais. Bien entendu, vous avez besoin de cours particuliers pour frapper la balle correctement. Il faut beaucoup d’"entraînement", autrement dit "de la production orale assistée" pour un apprentissage réel.

Laura Lerner : Et vous pensez que ce n’est pas le cas ?

Acteurs de leur propre apprentissage



Marianne Raynaud
: D’abord, la plupart des jeunes enseignants qui viennent travailler avec moi, affirment au bout de quelques semaines, qu’ils n’avaient jamais considérer l’enseignement autrement que de se tenir debout devant les étudiants et "diriger" le cours. Je ne veux pas dire qu’ils n’ont jamais fait faire un discours aux étudiants devant les autres ou des jeux de rôle sur un thème particulier ou dans un certain contexte. Je veux dire qu’ils ne se sont pas rendus compte qu’il était peut-être plus efficace pour les étudiants d’être acteurs de leur propre apprentissage. C’est là où les techniques, telles que les activités en laboratoire combinées avec un système de tutorats et un travail intensif en binômes, peuvent complètement changer l’atmosphère d’un cours d’anglais. Je conseille aux professeurs de sortir du système standard que l’on demande systématiquement d’utiliser pendant leur formation d’enseignant, un système que j’appelle maintenant EPQEDR.

"L’Enseignant Pose les Questions et les Étudiants Doivent y Répondre"

Laura Lerner : Que veut dire EPQEDR ? ? ?

Marianne Raynaud : C’est mon abréviation de "L’Enseignant Pose les Questions et les Étudiants Doivent y Répondre". En y pensant bien, quand vous utilisez ce système, le temps de parole réel de « celui qui apprend » est désespérément bas. Imaginez une classe d’une trentaine de lycéens français. Après avoir demandé à deux ou trois étudiants de lire quelques parties d’un texte à voix haute, le professeur pose une question qui est suivie d’un silence (pas toujours dû à l’ignorance – la plupart du temps, le silence est dû à l’inhibition, au manque d’assurance ou simplement au pur ennui). Le professeur répète alors la question ou la reformule en pensant que ce sera plus clair et en espérant briser ce silence embarrassant et parfois même insupportable.

Laura Lerner : Oui, je vois ce que vous voulez dire. Vous attendez désespérément que quelqu’un lève la main et réponde.

Marianne Raynaud : Si la classe a quelques bons éléments, on peut s’attendre à un, deux voire trois volontaires sur trente. Seul l’un d’entre eux sera appelé à répondre. Et puis les autres, à savoir les étudiants silencieux, une fois que le professeur les aura invités ou réellement forcés à parler, pourraient éventuellement apporter quelque chose de nouveau, mais le plus souvent, ils répondront simplement qu’ils ont la même réponse que leurs camarades de classe, ceux qui ont déjà répondu. De cette façon, les étudiants silencieux ne participeront jamais vraiment à la discussion. Généralement, l’enseignant répond à la question ou commente ce qui a été dit avant de passer à la prochaine question. Une phrase typique de professeur serait, "Oui, Jean, tu as raison de parler de X ... cependant, tu as oublié de dire que Y ...."

Une année entière sans avoir prononcé une seule phrase complète !

Laura Lerner : Donc le temps de parole de l’enseignant est bien plus long que celui des étudiants.

Marianne Raynaud : Si vous calculez le temps de parole de chaque personne dans la classe pendant 55 minutes, vous verrez que le professeur parle pendant une trentaine de minutes environ (en incluant les avertissements tels que : "S’il vous plaît, ne parlez pas français", "Pouvez-vous arrêter de bavarder dans le fond ?", "Participez s’il vous plaît", "Veuillez vous taire !"). Les étudiants, enfin ceux qui participent réellement à l’oral, parlent pendant environ 10 à 12 minutes en tout. Il faut également ajouter 5 à 10 minutes de silence ou d’hésitations. Les bons étudiants parleront jusqu’à 2 à 3 minutes par heure de cours, mais seulement quelques secondes à la fois, tandis que la plupart des autres étudiants passeront une année entière sans avoir prononcé une seule phrase complète !

Laura Lerner : C’est vrai qu’avec l’"explication de texte", comme on dit en français, dont vous venez de parler et qui est la norme dans l’enseignement des langues au lycée en France, les étudiants n’ont jamais l’occasion de dire plus d’une phrase ou deux.

Marianne Raynaud : Pour en revenir à la natation, je pense que les étudiants ne "parlent" pas assez, qu’ils devraient "nager" plutôt que de rester assis sur le côté de la piscine à observer timidement ou à daigner plonger un pied dans l’eau. En effet, si vous nagez ou pratiqué, d’ailleurs, n’importe quel sport enseigné en éducation physique (gymnastique), pendant seulement quelques minutes par an, vous ne serez jamais bons. Vous aurez toujours un complexe d’infériorité.

Histoires "tristes" d’expériences de cours de langues



Laura Lerner
: Mais comment pouvez-vous être aussi sûre de ce que vous avancez ? Vous semblez affreusement pessimiste par rapport à la situation actuelle.

Marianne Raynaud : Ce que j’affirme repose partiellement sur mes propres souvenirs de professeur au sein de deux lycées français, mais principalement sur ce que mes étudiants scientifiques de 1er cycle m’ont dit ou me disent toujours de leurs études dans le secondaire avant de commencer à l’université. C’est aussi vrai pour les étudiants que j’ai formés, qui sont partis pour terminer en trois ans leurs diplômes d’ingénieur. Bien sûr il y a d’excellents professeurs. Les enquêtes que j’ai menées au cours des 6 dernières années en signalent quelques-uns. Cependant, chaque année, j’entends les mêmes histoires désespérément "tristes" d’expériences de cours de langues, décevantes et sans intérêt, de la part de mes étudiants.

Laura Lerner : Est-ce parce qu’ils étaient des génies en maths et en physique et parce qu’ils ne s’étaient jamais intéressés à l’anglais ?

Marianne Raynaud : En effet, j’enseigne à des étudiants scientifiques, en première ou deuxième année d’études d’ingénieur et qui ont toujours été très doués en maths, physique, chimie, etc. Mais pourquoi n’ont-ils pas pu utiliser leur intelligence, leurs capacités à mémoriser et leur logique pour apprendre à parler anglais ? Quatre-vingt-dix pour-cent de mes étudiants en première année, même ceux qui ont obtenu leur baccalauréat avec les meilleures mentions, affirment, au début de chaque année universitaire, ne s’être jamais exprimé oralement en anglais au lycée. Certains étaient dans des grandes classes de 35 élèves et d’autres dans des groupes beaucoup plus petits d’environ 18 à 20 élèves, mais ils disent tous la même chose. Ils n’ont été jamais forcés à pratiquer l’anglais "parlé", et leurs seuls entraînements oraux consistaient à répondre en quelques mots aux questions sur un texte. Ils n’ont donc jamais reçu aucune vraie formation à l’oral. Exprimer son opinion ou donner des informations sur un sujet en anglais à l’oral "pendant 10 minutes ou plus" est une pratique nouvelle pour presque tous les étudiants quand ils arrivent à l’université.

Laura Lerner : Alors votre intention a toujours été de les faire parler pendant un certain laps de temps ?

La réponse est : "Élémentaire, mon cher Watson !"

Marianne Raynaud : Oui, exactement. La réponse est en fait : "Élémentaire, mon cher Watson !" Si vous arrivez à faire parler vos étudiants entre 70 et 75 % du temps d’enseignement réparti, vous pouvez être certain qu’ils progresseront. Le problème est simplement de trouver une manière d’y parvenir.

Laura Lerner : Et personne n’y parvient ! Si c’était le cas, les étudiants auraient au moins un niveau oral acceptable en anglais.

Marianne Raynaud : Pour vous donner un exemple bien vrai, juste l’autre jour, à l’université où j’enseigne, j’ai ouvert par erreur la porte d’une classe où se déroulait un cours d’espagnol. Je savais que je dérangeais le professeur, mais c’était urgent ; je lui ai donc demandé poliment en espagnol si je pouvais juste prendre quelque chose dans le placard d’anglais au fond de la salle audiovisuelle. "Por supuesto", a-t-elle répondu. Pendant que je cherchais un certain dossier dans le placard, je l’ai entendue poser une question, attendre en silence, puis reformuler la question, exactement comme dans le schéma "EPQESR" dont j’ai parlé précédemment. Finalement, après un silence embarrassant, deux étudiants ont répondu par trois à quatre mots chacun. Elle a alors poursuivi en "expliquant" ce qui n’avait pas été dit. Je vois cela tout le temps dans les écoles d’ingénieurs où j’enseigne. Et nous sommes au XXIe siècle ! Il faut essayer des méthodes plus actives. Tout autour de nous, on entend parler d’"interactivité", mais que faisons-nous pour que nos étudiants interagissent réellement en cours de langue ?

L’enseignement en ligne ou le multimédia : pas la panacée

Laura Lerner : Certaines écoles d’ingénieurs expérimentent l’enseignement en ligne et installent des laboratoires multimédias dans lesquels les étudiants peuvent choisir un type d’enseignement parmi un large éventail d’options. N’est-ce pas la solution dans un futur de haute technologie ?

Marianne Raynaud : Pas vraiment. Enfin je ne suis pas entièrement d’accord, du moins pas pour l’instant.

Laura Lerner : Que pensez-vous de la reconnaissance vocale ? Un jour, l’étudiant parlera certainement à son ordinateur et ce dernier pourra lui répondre.

Marianne Raynaud : Les experts vous diront qu’il faudra attendre encore un certain temps avant que la reconnaissance vocale ne devienne standard. L’utilisation de l’ordinateur exige aujourd’hui des compétences pour lire l’anglais mais pas pour le parler. Le problème principal, au moins pour les étudiants français qui apprennent l’anglais, n’est pas la compréhension écrite. La plupart d’entre eux n’ont absolument aucune difficulté à utiliser Internet. Ils comprennent presque tout ce qui est écrit, et ils peuvent taper des expressions de base et même des phrases courtes. Le problème est de pouvoir articuler ses idées et de se faire comprendre oralement en temps réel ! C’est le propre de l’expression orale ; communiquer spontanément avec d’autres personnes et ne pas prendre deux minutes pour construire une phrase.

Certains étudiants parlent très bien anglais

Laura Lerner : Certains de vos étudiants, même s’ils sont peu nombreux, parlent plutôt bien anglais quand ils commencent votre cours. Pour quelle raison ?

Marianne Raynaud : Oui, certains se débrouillent remarquablement bien. Quelques chanceux ont des parents anglophones. D’autres sont allés dans des écoles internationales, et certains ont passé une année ou plus dans un pays anglophone. Les vacances, les cours, les formations à l’étranger ont rendu les quelques chanceux presque bilingues. Nous avons aussi tous les ans, un ou deux étudiants qui ont appris l’anglais, parce qu’ils adorent les Beatles ou parce qu’ils ont passé tout leur temps libre à jouer sur leur ordinateur, et puisque que le manuel d’utilisation était en anglais, ils étaient très motivés pour comprendre tous les mots. Mais j’ai rarement entendu les étudiants parler de ce qu’ils ont réellement appris à l’école. Ils ont peut-être eu un ou deux excellents professeurs, mais ils ne disent jamais que le programme d’enseignement de leur lycée français était exceptionnel. Ils ne parlent même jamais d’"un programme d’enseignement" ou d’une "équipe de professeurs".

Laura Lerner : Oui, quand vous parlez de "votre cours", vous abordez souvent le besoin d’une "équipe de professeurs" qui participe à l’élaboration d’un programme. À quel moment, vous êtes-vous rendu compte de l’importance du travail d’équipe et d’un programme commun ?

Marianne Raynaud : C’est une très longue histoire et je pense qu’elle devra attendre une nouvelle séance ou vous vous sentirez totalement saturée.

Laura Lerner : La prochaine fois, vous parlerez donc de l’importance du travail d’équipe dans votre expérience personnelle ainsi que du tronc commun, cet-à-dire. un programme d’études commun.

Marianne Raynaud : Tout à fait ! Et vous verrez quelle importance cela a eu dans ma carrière. Le travail d’équipe fait partie intégrante de ma philosophie sur l’enseignement.


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